Hirak : les longues marches

C’est bien la première fois que je lis une dédicace pareille. « Pour l’amour de la patrie ». Doit-on être surpris ? Pas du tout lorsqu’on prend en compte le contexte dans lequel un tel ouvrage a été édité... et aussi l’atmosphère ayant régné durant la « rentrée littéraire » lors du dernier Sila. Tout tournait autour du « Hirak » en cours. Une grande quantité de livres, certes rapidement faits et imprimés... d’où d’une qualité matérielle moyenne mais tous s’arrachant « comme des petits pains ». Qu’importe le contenant pourvu qu’il y ait les « retrouvailles » avec tout ce qui a été vécu depuis février 2019... la nuit, le jour, à la maison, au travail, au lit, à la cuisine, dans la rue, au café du coin, dans la presse et les médias... et, bien sûr à El Harrach et dans les palais (d’El Mouradia et ceux de la justice).

Un amour de la patrie, une demande généralisée de justice, d’équité et d’Etat de droit, le rejet de la corruption... On l’a vécu, on le vit encore... mais pour ne pas croire en un rêve, il fallait des livres. Et, celui-ci remplit très bien sa tâche, car rassemblant du texte et de l’image.

Une étude qui reprend, à partir d’Alger-centre, les principaux énoncés à travers les slogans montrés et scandés lors des manif’. On utilise tout : les symboles, les jeux de mots, les jeux télévisés, les dictons, les séries, les spots publicitaires, les films...

L’ouvrage : le repérage, à travers une chronologie des événements, les spécificités du « Dégagisme » algérien (à travers l’expression : Yetnahaw ga3 ») qui a ressurgi lors de la « démission » de A. Bouteflika.

L’étude va monter et démontrer que les slogans et les chants (largement diffusés grâce aux réseaux sociaux) témoignent d’une très grande libération des mots et d’une compétence créative. Briser le mur du silence...Vivre des expériences inédites... Demander le changement radical... Bref, une 2ème République (ou, pour certains, la République tout court !) réellement démocratique et sociale. Ce qui amène (le chroniqueur) à faire la réflexion suivante : que d’énergie et de temps perdus, que de gaspillages durant toutes les décennies passées lorsqu’une seule parole et une seule idée étaient permises (pour la quasi-totalité imposées par un « haut » et à ne pas discuter) par les régimes en place sous couvert de l’« unité d’action et de pensée ». Allah la Yarrabhoum !

Pour la petite histoire : le refrain « One, Two, Three, Viva l’Algérie ! » est une déformation du slogan révolutionnaire « We want to be free, Viva l’Algérie » utilisé par les indépendantistes algériens dans les années 50... Le 3 mai 1974, le slogan est déformé à l’occasion d’une rencontre de football amicale entre l’Algérie et l’équipe anglaise Sheffield à Oran. L’Algérie s’impose 3 buts à 1 et le public reprend le « One, Two, Three, Viva l’Algérie ! » pour célébrer les trois buts des Algériens face aux Anglais... Même scénario le 6 septembre 1975, lors de la finale des JM face à l’équipe de France de football au stade du 5 Juillet (3-2).

L’auteure : Docteur en sciences du langage (Montpellier III), professeur à l’Université d’Alger II, Directrice du laboratoire de recherches interdisciplinaires en langues étrangères... et plusieurs travaux sur l’analyse des discours politiques et médiatiques.

Extraits : « Le mot « El ‘Issaba » (le gang) désigne les figures du régime qui se cachent derrière un président très malade pour leurs intérêts personnels » (p. 35). « Les médias du monde entier ont salué le caractère pacifique du mouvement (...). Ces comportements témoignent à la fois d’un civisme et d’une grande maturité politique au point de proposer ce slogan traduit de l’arabe : « République algérienne démocratique et pacifique » (p. 81). « Les manifestants ont redécouvert la politique au sens noble du terme. Les slogans les plus significatifs sont ceux qui réclament un changement du système qui perdure depuis l’indépendance et qui est caractérisé par une absence de liberté d’expression, une injustice et un vol des richesses du pays » (p 139).

Avis : Une « révolution du sourire », pacifique mais déterminée, débordant de créativité. Plaisir de lire (Que de slogans !). Plaisir de voir (Que de photos !). Plaisir de jouir (Que de liberté d’expression !). Ah, s’il y avait un Cd d’extraits de chants d’accompagnement ?

Citation : « Le peuple algérien a surpris tout le monde par sa discipline. Mais le grand nettoyage ne concerne pas seulement les rues mais aussi le système corrompu : « nettoyage profond » (p. 83).

LA REVOLUTION DU 22 FEVRIER. DE LA CONTESTATION A LA CHUTE DES BOUTEFLIKA. Essai de Mahdi Boukhalfa. Chihab Editions, Alger 2019, 164 pages, 1000 dinars.

« Chronique d’une chute... annoncée (ou espérée ou attendue) »... et/ou « Histoire du « grand réveil tranquille mais déterminé ». A vous de choisir un titre alternatif !

En plus d’être dirigé depuis 1999 par un homme ne souffrant aucune critique ou action pouvant lui faire de l’ombre... et, depuis le troisième et quatrième mandat, devenu un homme malade, ne pouvant ni s’exprimer clairement ni se déplacer sans un fauteuil roulant ou une civière (sinon pour aller se soigner à l’étranger)... ne voilà-t-il pas qu’IL s’était mis dans la tête de briguer un... 5ème mandat. Rien que ça ! Il était évident que l’homme, depuis un certain temps, était « pris en charge » par ce qui est communément appelé une « ‘Issaba » (une « Bande »). De plus, le pays - vu la baisse de la rente suite à la dégringolade des prix du pétrole, aux « folles » dépenses et aux détournements liés à une corruption affairiste généralisée - commençait à connaître une crise sociale profonde dont le chômage, le sous-emploi, les problèmes de logement, l’inflation, la précarité sociale ambiante dans des villes, livré au népotisme, à l’injustice sociale, à la « harga » des jeunes et à la « hogra » dans tous les domaines et dans tous les secteurs...

C’était sans compter sur le « ras-le bol » des populations, jeunes et moins jeunes, d’un peuple qui en avait assez d’être humilié et ridiculisé tant en Algérie que sur le plan international... les prestations « oratoires » et l’« alacrité » de leur président étant régulièrement décryptées et moquées par la presse internationale.

A partir du 22 février, les événements s’accélèrent à une vitesse 2.0. Des appels « anonymes » sur les réseaux sociaux, ce nouveau monstre de la com’ moderne (comme toujours dans ces circonstances-là) et ce sont les premières manifestations contre le pouvoir et le 5ème mandat à Bordj Bou Arreridj, à Jijel, Kherrata et Khenchela... La suite est connue, obligeant Bouteflika à abandonner son ambition. La suite est encore plus extraordinaire, voyant des centaines de milliers, parfois des millions, de citoyens, hommes, femmes, enfants, vieux et jeunes, descendre pacifiquement dans la rue demandant le départ de tout un système obsolète et pourri ayant trop - et très mal - duré.

Naissance et vie d’un « Hirak ». La bonne humeur du « Dégagisme ». L’armée présente contre les « clans ». La fin de règne d’un autocrate. La « Bande » sous les verrous. Les « grands » oligarques corrompus estés en justice... et bien d’autres doivent suivre... Pour la mise en place d’une autre République, celle-ci réellement démocratique et sociale...

L’auteur : Socio-urbaniste de formation, journaliste depuis février 1983 (Aps où il fut chef de bureau à Bordj Bou Arreridj - avec des reportages époustouflants - puis à Blida puis à Rabat, Horizons, El Moudjahid, Le Quotidien d’Oran, Mghrebemergent. info...). Un souvenir : journaliste Aps à Bordj (ville natale d’un « oligarque » bien en cours de l’époque), il avait, quelques jours avant le 5 octobre 88, rapporté la rumeur persistante concernant un soulèvement populaire imminent. L’info ayant « fuité », il fut rapidement « arrêté » quelques jours, son passeport confisqué, je crois,...et interdit de se déplacer à Alger. Il a fallu bien des interventions pour qu’il soit mis fin aux mesures de « rétorsion »...et « libéré ».

Extraits : « Dans cet extraordinaire élan populaire, les Algériens ont (ré) inventé les marches et les manifestations pacifiques et, cerise sur le gâteau, le matériel du parfait manifestant « zen ». Ils doivent déposer les brevets de droits d’auteurs pour avoir inventé une nouvelle méthode de manifester et la panoplie du parfait contestataire en colère contre le pouvoir » (p. 17). « Nous voulons que cette jeunesse ait sa chance, qu’elle ait de l’espoir. La majorité de ceux qui ont marché avec nous n’ont connu que Bouteflika... Autrement dit, ils n’ont rien connu et ils ont été privés d’espoir » (Un participant aux marches, p. 23). « Son entêtement (Bouteflika) à s’accrocher au « fauteuil » du pouvoir, malade, ne parvenant même plus à s’exprimer, a été vécu comme l’ultime provocation, la dernière humiliation, celle de trop, par les Algériens » (p. 27), « Bouteflika, narcissique d’entre les narcissiques, qui n’a jamais accordé le moindre entretien, le moindre intérêt (...) aux journalistes et aux médias algériens qualifiés vulgairement de « Tayabette el Hammam », dès son arrivée au pouvoir (...) est sorti par la petite porte. Quelle disgrâce pour celui qui se prenait pour le « rédacteur en chef » de la presse nationale » (p. 163).

Avis : Un grand reportage accompagné d’analyses et de commentaires comme cela sied si bien à nos journalistes. Du trois en un. Et, il y a toujours excellé ! D’autant que c’est le sujet de la « carrière »... Touchons du bois... pour qu’il y en ait encore bien d’autres ! Soixante-quatre photos couleurs dont plusieurs (20) de l’ami à la barbe fleurie, Mohamed Arezki Himeur. La totale, quoi !

Citations : « Le mensonge d’Etat ne passe plus dans une Algérie 3.0 » (p. 19). « Etrange cette propension maladive à le comparer à un messie, un envoyé de Dieu... Le secrétaire général de l’Ugta n’avait-il pas juré en 2014 lors d’un meeting à Arzew que Bouteflika était un prophète ? » (p. 44). « La rue a pris une longueur d’avance sur les politiques. Ce n’est pas la première fois en Algérie. Elle a été toujours en avance. Le politique en termes de partis du pouvoir est toujours en retard, à la traîne de la rue, pas toujours dans le bon sens certes, mais elle bouge plus vite que le pouvoir. La rue s’exprime mieux que le pouvoir, elle est plus visible que le politique » (Nacer Djabi, sociologue cité, p. 54). « Le président n’est pas venu pour servir le pays, mais pour gouverner les Algériens » (Bouchachi, avocat, cité, p. 86).

« Bou Saâda, en quelques traits »... Récit monographique de Farouk Zahi (ouvrage préfacé par Kamel Bouchama). Enag Editions. 210 pages, Alger 2013

Avis : Comme il a dit, lui (le préfacier, Kamel Bouchama), « un ouvrage à lire, à relire et à conserver minutieusement dans sa bibliothèque… » Un bel exemple à suivre par tous ceux qui aiment ou se souviennent de leur enfance et de leur jeunesse en des lieux, pour beaucoup, bel et bien disparus...

AU FIL DES JOURS :

- La scène politique algérienne actuelle est encombrée « d’hypocrites » qui, hier collaborateurs serviles du régime en voie de disparition, arborent un masque de virginité morale et politique et vont jusqu’à corriger leur parcours en faisant croire qu’en fait, même au sommet de la hiérarchie du système, ils en étaient des opposants « farouches ». Bref, ils auraient été « hirakien » avant même que le hirak ne naisse. Ce sont, en fait, des « févriériens » qui prennent le train en marche, tels les fameux « Marsiens » qui se sont trouvés des âmes de « moujahid » prêts à donner leur vie pour la nation, mais ayant choisi prudemment de proclamer leur militantisme nationaliste après le cessez-le-feu du 19 mars 1962. Ils crachent dans la soupe qu’ils ont mangée à pleine louche, après s’être bien servis et avoir bien servi (Mourad Benhachenhou. Débat (c) Le Quotidien d’Oran, mardi 02 juillet 2019).

- Le hirak en tant que notion échappe par conséquent à tout enfermement spatial dès l’instant où il a pour principale adresse les sciences et la philosophie. Il n’appartient à aucune nationalité. Il n’est ni Rifain, ni Amazonien. Il s’agit d’un mouvement social (Kennouche Tayeb, universitaire-sociologue, contribution, Journées d’études sur « Le Hirak et ses langues », Université Algérie 2 (c) El Watan-étudiant, mercredi 03 juillet 2019).

Source : http://www.lequotidien-oran.com/ind...

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